Musée des Civilisations noires: Bienvenue

Rewind & Play – Déplacer le regard, écouter le silence

“Fais comme si on passait en direct, c’est comme ça qu’on fait maintenant”
C’est avec ces mots que débutent l’enregistrement de l’émission télévisée dont Rewind & Play est issu et condensent à eux seuls le dispositif que le film d’Alain Gomis se propose de déconstruire. Derrière l’apparente neutralité d’un portrait médiatique se déploie une machine de fabrication d’images, de récits et de stéréotypes, qui assigne Thelonious Monk à un rôle attendu, normé et spectaculaire.
Si Rewind & Play naît d’un matériau d’archives découvert presque par hasard — des rushes conservés par l’INA du séjour parisien de Thelonious Monk en 1969 — le film ne constitue en rien une œuvre isolée ou accidentelle dans le parcours d’Alain Gomis. Son cinéma, traversé par une réflexion constante sur les rapports de pouvoir, les formes d’aliénation et les dispositifs de représentation, s’attache depuis ses débuts à décentrer le regard, à interroger ce qui se joue dans les marges, les silences et les absences. La place accordée au corps, au rythme et à la musique y occupe un rôle central, non comme simple accompagnement, mais comme langage à part entière.
Dans Rewind & Play, Alain Gomis choisit d’adopter le point de vue de Monk, non pour le figer dans une vérité définitive, mais pour rendre perceptible la violence symbolique à l’œuvre dans le face-à-face avec le présentateur. Celui-ci, pourtant admiratif, reste prisonnier de préjugés qu’il ne perçoit pas lui-même. Face à des questions répétitives, intrusives ou réductrices — dont une grande partie sera finalement coupée au montage — Monk oppose le silence, l’économie de mots, puis le jeu musical. Là où la parole est attendue, il laisse place à l’espace, à l’intervalle, à ce qui n’est pas dit.
Le film met ainsi en miroir deux langages : celui d’une machine médiatique aveuglée par ses propres stéréotypes, et celui d’un musicien qui ne sait « jouer le jeu » qu’à travers son art. Cette résistance discrète, faite de retenue et de détours, entre en résonance avec la musique même de Monk : une œuvre à la fois accessible et déroutante, construite sur les ruptures, les décalages, les notes « à côté », les silences porteurs de sens. Ce que l’on ne joue pas, ce que l’on ne dit pas, devient alors plus éloquent que toute démonstration.
À l’issue de la projection, les échanges avec le public ont permis de prolonger cette lecture critique. De nombreux participants ont souligné la force du film à révéler les mécanismes de fabrication des figures d’exception, et la manière dont l’image du « génie excentrique » peut à la fois nourrir la reconnaissance et produire une forme d’usure, voire d’aliénation. Les discussions ont également mis en lumière l’actualité du propos, dans un contexte où les artistes noirs continuent de négocier leur place face à des cadres médiatiques et culturels largement hérités de rapports de domination.
À travers Rewind & Play, Alain Gomis ne propose pas seulement une relecture d’un moment de l’histoire du jazz. Il invite à repenser les conditions mêmes de la parole, de la visibilité et de la création, et à déplacer notre manière d’écouter, de regarder et de raconter. En faisant de la fidélité à soi un moyen d’entrer en relation avec les autres, le cinéaste construit une œuvre ouverte sur l’altérité, où l’intime devient un point d’ancrage pour interroger le collectif et les circulations globales. Un geste cinématographique en résonance avec les missions du Musée des Civilisations noires, qui œuvre à interroger les récits dominants et à ouvrir des espaces de transmission, de réflexion et de dialogue critique.

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